Chapitre Deux : Méthodes pour juger les rapporteurs
Chapter Two: Methods In Judging Transmitters
Les méthodes pour juger les rapporteurs et déterminer leur fiabilité sont diverses, et le jugement final sur un rapporteur donné est généralement le résultat de l'application de plusieurs de ces méthodes au rapporteur, et non de la suffisance d'une seule méthode. Cette diversité d'application confère aux résultats une grande crédibilité. Lorsque plusieurs méthodes nous amènent à croire qu'un rapporteur est fiable, cela signifie probablement que nous touchons juste. L'opposé s'applique également ; lorsque plusieurs méthodes nous amènent à croire qu'un rapporteur est malhonnête ou peu fiable, nous devrions être confiants dans ces résultats. Dans le but de ce livre, nous n'examinerons que deux de ces méthodes. Avant cela, le lecteur doit noter que les implications de ces méthodes diffèrent. Pour certaines méthodes, les résultats seraient indicateurs de l'honnêteté, mais rien d'autre. Pour d'autres méthodes, les résultats indiqueraient une mémorisation précise et une exactitude, ainsi que l'honnêteté par implication. La première méthode utilisée par les critiques du hadith pour déterminer la fiabilité est l'examen croisé de la transmission d'un rapporteur par rapport à celle des autres. Une collection de tout ou de la majeure partie de la transmission d'un certain rapporteur peut être qualifiée de « réservoir de transmission ». Un critique du hadith choisirait un rapporteur spécifique et commencerait à examiner de manière croisée le réservoir de transmission de ce rapporteur par rapport à ce que les autres transmettent. Ce que le critique du hadith recherche est, en effet, la manière dont le réservoir de transmission de ce rapporteur particulier interagit avec les autres réservoirs de transmission. Le réservoir de transmission est-il cohérent avec les autres réservoirs de transmission ? Ce réservoir de transmission particulier contient-il beaucoup de transmissions uniques, qui lui sont exclusives, à l'exclusion des autres ? Ou pire encore, ce réservoir de transmission spécifique contredit-il d'autres réservoirs de transmission ? Les critiques du hadith examineront même un réservoir de transmission spécifique et observeront comment les transmissions qu'il contient interagissent entre elles. La transmission contenue dans ce groupe particulier est-elle cohérente entre elle ? Ou contient-elle des incohérences ? S'il peut être démontré qu'il existe un niveau de corroboration, de sorte que le groupe de transmission en question est en accord avec ses groupes frères sur la transmission commune entre eux et que le groupe est intrinsèquement exempt d'incohérences, c'est une indication claire que le transmetteur responsable de ce groupe de transmission est à la fois précis dans sa rétention et honnête dans sa transmission. Ce qui précède n'est pas une explication ad hoc des règles par les premiers critiques du hadith, où des idées modernes de l'authenticité seraient projetées sur des pratiques obscures ou des citations ambiguës des premiers savants. Au contraire, ces idées se trouvent expressément dans les paroles ainsi que dans les pratiques des premiers critiques du hadith.
The methods of judging transmitters and determining their reliability are diverse and the final judgment on a given transmitter is usually the result of applying several of these methods to the transmitter and not sufficing with only one method. This diversity in application lends the results a great deal of credibility. When multiple methods lead us to believe a transmitter is reliable, it probably means we are on to something. The opposite applies as well; when multiple methods lead us to believe a transmitter to be dishonest or unreliable, we should be confident in these results. For the purpose of this book, we will only survey two of these methods. Before we do that, the reader should note that the implications of these methods differ. For some methods, the results would be indicative of honesty but nothing else. For other methods, the results would indicate accurate retention and precision as well as honesty by implication The first method used by hadith critics in determining the reliability is the cross-examination of a transmitter’s transmission to that of others. A collection of all or most of a certain transmitter’s transmission may be termed as a “pool of transmission.” A hadith critic would choose a specific transmitter and begin cross-examining the transmitter’s pool of transmission to what others transmit. What the hadith critic looks for is, in effect, how this particular transmitter’s pool of transmission interacts with other pools of transmission. Is the pool of transmission consistent with other pools of transmission? Does this particular pool of transmission contain much unique transmission, exclusive to it, to the exclusion of others? Or worse yet, does this specific pool of transmission contradict other pools of transmission? The hadith critics will even look at a specific pool of transmission and observe how the transmission contained therein to interact with each other. Is the transmission contained in this particular pool consistent with each other? Or are their inconsistencies contained therein? If it can be shown that there is a level of corroboration, such that the pool of transmission in question is in agreement with its sister pools on the common transmission between them and the pool is internally intact from inconsistencies, this is a clear indication that the transmitter responsible for this pool of transmission is both accurate in their retention and honest in their transmission. What preceded isn’t an ad hoc explanation of the rulings by early hadith critics, where modern ideas of authenticity are projected on unclear practices or ambiguous quotes by early scholars. On the contrary, these ideas are found expressly in the words as well as practices of the early hadith critics.
Al-Shafi'i (mort en 204) a dit, en expliquant les conditions préalables à l'acceptation de la fiabilité d'un rapporteur : « S'il participe à la transmission d'un hadith aux côtés de ceux qui possèdent une mémorisation précise (ahl al-hifz), sa transmission [doit] correspondre à la leur.7 » Al-Shafi’i n’est pas le seul à soutenir cette théorie. En fait, Muslim b. Al-Hajjaj (mort en 261), l'un des critiques et compilateurs de hadith les plus célèbres, a dit : « Il participe aux côtés des rapporteurs fiables, ceux qui possèdent le savoir et la mémorisation, [à la transmission] d'une partie de ce qu'ils transmettent et [ce faisant] est majoritairement en accord avec eux.8 » Ainsi, il est clair que ce sens était compris par les premiers critiques, du moins en théorie.
Al-Shafi'i (d. 204) said while explaining the prerequisites to accepting the reliability of a transmitter, "If he participates in the transmission of a hadith along with those of accurate retention (ahl al-hifz), it [should] match their transmission.7” Al-Shafi’i isn’t alone in this theory. In fact Muslim b. Al-Hajjaj (d. 261), one of the most famous hadith critics and compilers of hadith said, " He participates along with reliable transmitters, those of knowledge and retention, [in transmitting] a portion of what they transmit and [in doing so] is predominantly in agreement.8” Thus it is clear that this meaning was understood by early critics, at least in theory.
En pratique, l'application de cette théorie peut être observée avec clarté. Par exemple, Ahmed b. Hanbal (mort en 241) a rapporté que : « Yahya b. Sa'id était sceptique à l'égard de Hammam jusqu'à ce que Mu'adh b. Hisham arrive et corrobore Hammam dans sa transmission.9 » Yahya b. Sa’id se méfiait de Hammam, en raison de ce qu'il présumait être une quantité excessive de transmissions uniques transmises exclusivement par Hammam. Ce n'est qu'après que Yahya b. Sa’id a réalisé que, en fait, ces rapports particuliers étaient corroborés par Mu’adh b. Hisham et n'étaient pas réellement exclusifs à Hammam qu'il a cédé.
In practice, the application of this theory can be observed with clarity. For example, Ahmed b. Hanbal (d. 241) relayed that, “Yahya b. Sa'id was skeptical of Hammam until Mu'adh b. Hisham arrived and corroborated Hammad in his transmission.9” Yahya b. Sa’id was suspicious of Hammam, due to what he presumed to be an undue amount of unique transmission exclusively transmitted by Hammam. It was only after Yahya b. Sa’id realized that, in fact, these particular reports were corroborated by Mu’adh b. Hisham and not really exclusive to Hammam did he relent.
De même, Yahya bin Ma'in, le célèbre critique de hadith de la fin du deuxième et du début du troisième siècle de l'Islam, relate un incident qui s'est produit entre lui et Ibn 'Ulayyah, un transmetteur de hadith bien connu. Ibn 'Ulayyah vint vers lui pour s'enquérir de l'opinion de Yahya sur son degré de précision dans la transmission des hadiths.10 Lorsque Yahya répondit, confirmant la précision d'Ibn 'Ulayyah dans la transmission des hadiths, Ibn 'Ulayyah pressa Yahya davantage en demandant : « Comment le sais-tu ? » Ibn Ma'in expliqua : « Nous l'avons comparé aux rapports d'autres personnes, et nous l'avons trouvé exact.11 » Ici, Ibn Ma’in justifie son approbation de la fiabilité d'Ibn 'Ulayyah par le recoupement qu'il a effectué. En ce qui concerne la cohérence interne du corpus de transmission d'un transmetteur, Al-Tirmidhi écrit :
Similarly, Yahya bin Ma'in, the famous hadith critic of the late second and early third century of Islam relates an incident that occurred between him and Ibn 'Ulayyah, a well-known Hadith transmitter. Ibn 'Ulayyah came to him, inquiring about Yahya's opinion on his level of accuracy in transmitting Hadith.10 When Yahya replied, confirming Ibn 'Ulayyah's precision in Hadith transmission, Ibn 'Ulayyah prodded Yahya further, asking, "How did you know that?" Ibn Ma'in explained, "We compared it to the reports of others, and we found it accurate.11” Here, Ibn Ma’in is justifying his endorsement of Ibn „Ulayyah’s reliability by the cross-examination that he did. When it comes to the internal consistency of a transmitter’s pool of transmission, Al-Tirmidhi writes:
Il est mentionné au sujet de Yahya bin Sa'id que s'il voyait une personne transmettre [un récit] de mémoire, une fois de cette manière et une fois de cette autre, sans rester constant sur une version, il l'abandonnerait.12 Il est clair de cette citation que Yahya b. Sa’id se souciait de la constance d'un rapporteur dans sa transmission. Si le rapporteur ne restait pas constant, il le rejetait en tant que rapporteur. L'incohérence interne est un signe que le rapporteur n'a pas conservé de manière exacte et précise les informations qu'il rapporte. La seconde méthode nécessite l'examen du fonds de transmission d'un rapporteur, mais au lieu de chercher comment ce fonds de transmission interagit avec lui-même et avec d'autres fonds, les critiques du hadith recherchent d'autres types d'indicateurs qui peuvent être qualifiés de : pratiques transparentes dans la transmission. Lorsqu'ils sont trouvés, ce type d'indicateur fait allusion à la fois à l'honnêteté ainsi qu'à l'exactitude et à la précision du rapporteur. Quelles sont ces pratiques transparentes dans la transmission ? Il s'agit de toute pratique où le rapporteur a fourni un effort supplémentaire pour être honnête et précis, même s'il aurait pu s'en tirer sans l'être. Puisque cela est un peu théorique pour le moment, considérons un scénario.
It is mentioned of Yahya bin Sa'id that if he were to see a person transmitting [an account] from his memory, once like this, and once like that, not remaining consistent on one version, he would abandon him.12 It is clear from this quote that Yahya b. Sa’id was worried about how consistent a transmitter was in their transmission. If the transmitter didn’t remain consistent, he would reject him as a transmitter. Internal inconsistency is a sign that the transmitter has not accurately and precisely retained the information they are reporting. The second method requires examination of a transmitter’s pool of transmission, but instead of looking for how the pool of transmission interacts with itself and other pools, the hadith critics look for other types of indicators which may be termed as: transparent practices in transmission. When found, this type of indicator alludes to both the honesty as well as the accuracy and precision of the transmitter. What are these transparent practices in the transmission? It is any practice where the transmitter exerted more effort, to be honest, and precise, even though had they not been so honest, they may have been able to get away with it. Since this is a bit theoretical at the moment, let’s consider a scenario.
Supposons que le rapporteur A avait l'habitude d'assister constamment à un rassemblement hebdomadaire de hadith où il apprenait dix rapports de hadith auprès de son enseignant B. Après plusieurs mois d'assiduité, le rapporteur A manqua le rassemblement hebdomadaire, manquant ainsi dix hadiths. Afin de ne pas perdre ce bénéfice, il se rendit auprès de deux de ses camarades de classe, C et D, à une occasion distincte, et chacun lui transmit la moitié des hadiths qu'il avait manqués lors de cette séance (cinq hadiths chacun). Lorsqu'arrive le moment de transmettre, le rapporteur A possède plusieurs centaines de rapports qu'il a directement pris auprès de l'enseignant B, mais il est bloqué avec les dix hadiths qu'il a manqués, dont cinq qu'il a entendus de son camarade C et les cinq autres qu'il a entendus du camarade D. Que fait le rapporteur A dans ce cas ? S'il le souhaitait, il pourrait probablement s'en tirer en transmettant malhonnêtement les dix hadiths manqués, directement de son enseignant B, et personne ne s'en apercevrait puisqu'il était connu pour assister régulièrement au rassemblement. D'un autre côté, s'il est à la fois honnête et précis, il fera une distinction claire entre les plusieurs centaines de hadiths qu'il a entendus directement de son enseignant B par rapport aux dix hadiths qu'il a appris de ses camarades C et D, qui les avaient eux-mêmes pris auprès de leur enseignant commun B. S'il fait cela, cela témoigne d'honnêteté, car il aurait pu s'en tirer en omettant malhonnêtement ses camarades de la chaîne, mais il ne l'a pas fait, et cela témoigne de précision puisqu'il est capable de distinguer les rapports qu'il a entendus directement de son enseignant B par opposition aux rapports qu'il a entendus de ses camarades C et D qui les ont pris auprès de l'enseignant B. Comme c'était le cas avec l'autre méthode, ce raisonnement se retrouve parmi les premiers critiques de hadith, et ils l'utilisent volontiers pour juger les rapporteurs. Par exemple, Ibn „Adiyy (mort en 365) écrit à propos de Suhail b. Abi Salih :
Let’s say transmitter A used to constantly attend a weekly gathering of hadith where he would learn from his teacher B ten hadith reports. After several months of regular attendance, transmitter A missed the weekly gathering, thereby missing ten hadith. So as to not lose the benefit, he went to two of his classmates C and D on a separate occasion and each transmitted half of the hadith he missed from that session (five hadith from each). When it comes time to transmit, transmitter A has several hundred reports that he directly took from teacher B, but is stuck with the ten hadith that he missed, five of which he heard from his classmate C and the other five which he heard from classmate D. What does transmitter A do in this case? If he wanted to, he probably could get away with dishonestly transmitting the ten hadith he missed, directly from his teacher B, and none would be the wiser since he was known to regularly attend the gathering. On the other hand, if he is both honest and precise, he will make a clear distinction between the several hundred hadith he heard directly from his teacher B versus the ten hadith he learned from his classmates C and D, who in turn had taken it from their mutual teacher B. If he does this, it shows honesty, since he could have gotten away with dishonestly dropping his classmates from the chain yet did not and it shows precision since he is able to distinguish between the reports which he heard directly from his teacher B as opposed to the reports he heard from his classmates C and D who took them from teacher B. As was the case with the other method, this reasoning is found among the early hadith critics, and they readily use it when judging transmitters. For example, Ibn „Adiyy (d. 365) writes about Suhail b. Abi Salih:
Suhail transmet d'un certain nombre de personnes de son père13, ce qui démontre la fiabilité de cet homme. Suhail transmet de Sumay d'après Abu Salih ; Suhail transmet d'Al-A’mash d'après Abu Salih ; Suhail transmet d'Abdullah b. Muqsim d'après Abu Salih. Cela montre le discernement de l'homme et [sa capacité à] discerner ce qu'il a [directement] entendu de son père sans aucun intermédiaire entre eux, et ce qu'il a entendu de Sumay, d'Al-A’mash et d'autres autorités autres qu'eux.14 Dans ce passage, Ibn „Adiyy est impressionné par Suhail b. Abi Salih en raison de sa précision. Premièrement, Suhail admet qu'il n'a pas entendu une certaine quantité de hadith de son père, même s'il aurait pu facilement s'en tirer en transmettant de manière malhonnête si son intégrité personnelle ne l'en avait pas empêché. Deuxièmement, il est capable de distinguer plusieurs choses :
Suhail transmits from a number of people from his father13, and this shows the reliability of the man. Suhail transmits from Sumay from Abu Salih; Suhail transmits from Al-A’mash from Abu Salih; Suhail transmits from Abdullah b. Muqsim from Abu Salih. This shows the discernment of the man and [his ability to] discern what he [directly] heard from his father without any intermediary between them, and what he heard from Sumay and Al-A’mash and authorities other than them.14 In this passage, Ibn „Adiyy is impressed with Suhail b. Abi Salih due to his precision. Firstly, Suhail is admitting that he didn’t hear a certain amount of hadith from his father, even though he could have easily gotten away with dishonestly transmitting had his personal integrity not stopped him. Secondly, he is able to distinguish between multiple things:
1. Ce qu'il a entendu directement de son père 2. Ce qu'il a pris indirectement de son père par l'intermédiaire de Sumay 3. Ce qu'il a pris indirectement de son père par l'intermédiaire d'Al-A’mash, etc.
1. What he heard directly from his father 2. What he took indirectly from his father through Sumay 3. What he took indirectly from his father through Al-A’mash, etc.
Le scénario théorique présenté en premier, puis le scénario pratique présenté en second, ne sont pas les seuls types de scénarios qui relèvent de pratiques transparentes en matière de transmission.
The theoretical scenario presented first and then the practical scenario presented secondly are not the only types of scenarios that would fall under transparent practices in transmission.
7 Al-Risalah (371).
7 Al-Risalah (371) .
8 Sahih Muslim (10).
8 Sahih Muslim (10).
9 Al-’Ilal wa Ma’rifah Al-Rijal li Ahmed - Riwayah Al-Marrudhi wa Ghayrih (43).
9 Al-’Ilal wa Ma’rifah Al-Rijal li Ahmed - Riwayah Al-Marrudhi wa Ghayrih (43) .
10 Comme mon frère l'a commenté : « C'est l'équivalent ancien de chercher son propre nom sur Google. ».
10 As my brother commented, “This is the ancient equivalent of googling your own name.”.
11 Tarikh Ibn Ma’in - Riwayah Ibn Muhriz (2/39) .
11 Tarikh Ibn Ma’in - Riwayah Ibn Muhriz (2/39) .
12 Sharh „Ilal Al-Tirmidhi (1/104).
12 Sharh „Ilal Al-Tirmidhi (1/104).
13 Son père étant : Abu Salih.
13 His father being: Abu Salih .
14 Al-Kamil (4/526).
14 Al-Kamil (4/526).