6.4 Les arguments de ceux qui rejettent le raisonnement par analogie (Qiyas)
6.4 The Arguments of those who reject Qiyas
Les arguments contre le raisonnement par analogie (Qiyas) ont été articulés principalement par l'école Zahiri (littéraliste), et par certains parmi les Mu'tazilah, y compris Ibrahim al-Nazzam. De plus, en principe, les Shi'a Imamiyyah ne reconnaissent pas la validité du raisonnement par analogie (Qiyas), car ils soutiennent que le raisonnement par analogie (Qiyas) est une pure conjecture qui doit être évitée. En outre, le Coran, la sunna et les décisions des imams, selon les savants (Ulama) chiites, fournissent une guidance suffisante pour la conduite, et toute référence au raisonnement par analogie (Qiyas) est inutile et injustifiée.14
The arguments against Qiyas have been articulated mainly by the Zahiri (literalist) school, and some amongst the Mu'tazilah, including, Ibrahim al-Nazzam. Also in principle, the Shi‟a Imamiyyah do not recognise the validity of Qiyas, as they maintain that Qiyas is pure conjecture which must be avoided. In addition, the Quran, the Sunnah and the rulings of the Imams, according to the Shi'i Ulema, provide sufficient guidance for conduct, and any reference to Qiyas is unnecessary and unwarranted.14
C'est certainement l'avis de la branche Akhbari des Douze Chi'ites, dont la réfutation du raisonnement par analogie (Qiyas) ressemble étroitement à celle des Zahiris. Mais la branche Usuli des Chi'ites valide l'action fondée sur certaines variétés de raisonnement par analogie (Qiyas), à savoir le raisonnement par analogie dont la cause juridique (Illah) est explicitement mentionnée dans le texte (Qiyas mansus al-'Illah), l'analogie du supérieur (Qiyas al-awla) et l'analogie évidente (Qiyas jali). Ces variétés de raisonnement par analogie (Qiyas), selon eux, ne sont pas de simples spéculations ; elles entrent soit dans le sens du texte, soit constituent une forte probabilité (Al-zann al-qawi) qui peut être adoptée comme guide de conduite. Mais ils valident cela par le recours à l'effort d’interprétation (Ijtihad) et au 'Aql plutôt que par le raisonnement par analogie (Qiyas) en soi.15
This is definitely the view of the Akhbari branch of the Twelve Shi‟a, whose refutation of Qiyas closely resembles that of the Zahiris. But the Usuli branch of the Shi‟a validate action upon certain varieties of Qiyas, namely Qiyas whose „Illah is explicitly stated in the text (Qiyas mansus al-`‟Illah), analogy of the superior (Qiyas al-awla) and obvious analogy (Qiyas jali). These varieties of Qiyas, in their view, are not mere speculations; they either fall within the meaning of the text or else constitute a strong probability (Al-zann al-qawi) which may be adopted as a guide for conduct. But they validate this through recourse to Ijtihad and „Aql rather than Qiyas per se.15
Cependant, ceux qui ont rejeté le raisonnement par analogie (Qiyas), comme les Zahiris, n'ont pas réellement rejeté le principe du raisonnement par analogie (Qiyas) car ils l'acceptaient lorsqu'il provenait du mantuq (sens exprimé). En tant que Zahiris, c'est-à-dire littéralistes, ils ne prenaient pas la cause juridique (Illah) qui était dérivée du mafhum (sens implicite), car cela reviendrait à suivre la spéculation et non la certitude. Quant à la cause juridique (Illah) tirée du Mantuq, ils ne l'appelaient pas raisonnement par analogie (Qiyas) car ils considéraient cela comme le simple suivi du sens littéral (Zaahir) du texte, tandis que le raisonnement par analogie (Qiyas) était pour eux un terme utilisé pour désigner un processus spéculatif (Dhanni) dans la législation, ce qu'ils jugeaient inacceptable. C'est pourquoi ils ont rejeté le terme raisonnement par analogie (Qiyas) et certaines de ses formes, bien qu'en réalité ils l'acceptaient sur le principe.
However, those who rejected Qiyas like the Zahiris did not actually reject the principle of Qiyas because they accepted it when it came from the mantuq (uttered meaning). Being Zahiris i.e. literalists they did not take the „Illal (reasons) that were derived from the mafhum (implied meaning) for this would be following speculation and not certainty. And as for the „Illah taken from the Mantuq they did not call this Qiyas because they considered it as simply following the literal (Zaahir) meaning of the text whilst Qiyas for them was a term used to mean a speculative (Dhanni) process in legislation which they found unacceptable. That is why they rejected the term Qiyas and some of its forms though in reality they accepted it in principle.
Ibn Hazm, l'un des savants zahiris les plus virulents contre le raisonnement par analogie (Qiyas), a dit : « Dieu a assigné certaines causes à certaines de Ses lois, mais nous ne disons cela que lorsqu'il y a un Nass (texte) pour le confirmer. » Il poursuit ensuite en citant un hadith du Prophète ﷺ qui signifie : « Le plus grand transgresseur en Islam est celui qui interroge sur une chose qui n'était pas interdite, et elle devient alors interdite à cause de sa question. »16
Ibn Hazm one of the most outspoken against Qiyas from the Zahiri scholars said: “That God has assigned certain causes to some of His laws, but we say this only when there is a Nass (text) to confirm it.” He then goes on to quote a Hadith of the Prophet to the effect that, “The greatest wrongdoer in Islam is one who asks about something, which is not forbidden, and it is then forbidden because of his questioning”.16
Ibn Hazm poursuit : « Nous nions fermement que tous les Ahkam (statuts légaux) de la Shari'ah puissent être expliqués et rationalisés en termes de causes. Dieu Tout-Puissant décrète une loi comme Il le veut. La question du "comment et pourquoi" ne s'applique pas et ne doit pas s'appliquer à Sa volonté. Par conséquent, il est inapproprié pour quiconque de s'enquérir, en l'absence d'un texte clair, des causes des lois divines. Quiconque pose des questions et recherche les causes des injonctions de Dieu "défie Dieu Tout-Puissant et commet une transgression". »17
Ibn Hazm continues: “We firmly deny that all the Ahkam of Shari‟ah can be explained and rationalised in terms of causes. Almighty God enacts a law as He wills. The question of „how and why‟ does not and must not be applied to His will. Hence it is improper for anyone to enquire, in the absence of a clear text, into the causes of divine laws. Anyone who poses questions and searches for the causes of God's injunctions 'defies Almighty God and commits a transgression”.17
Les partisans de l'analogie, selon Ibn Hazm, partent du postulat que la Shari'ah ne fournit pas de texte pour chaque question, un postulat qui est contraire aux versets (Ayah) du Coran selon lui. Il cite les versets (Ayah) suivants en ce sens : « Nous n'avons rien omis dans le Livre » (TMQ Al-An'am: 38)
The supporters of analogy, according to Ibn Hazm, proceed on the assumption that the Shari‟ah fails to provide a text for every matter, an assumption which is contrary to the Ayat of the Quran in his view. He quotes the following Ayat to this effect: “We have neglected nothing in the Book” (TMQ Al-An‟am: 38)
« Nous avons fait descendre le Livre comme explication de toute chose. » (TMQ An-Nahl: 89)
“We revealed the Book as an explanation for everything.” (TMQ An-Nahl: 89)
« Aujourd'hui, J'ai parachevé pour vous votre religion et accompli sur vous Mon bienfait. » (TMQ Al-Maida: 4)
“This day, I perfected year religion for you, and completed My favour upon you.” (TMQ Al-Maida: 4)
Puisque les Ahkam du Législateur sont exhaustives et fournissent une guidance complète pour tous les événements, notre seul devoir est de les découvrir et de les mettre en œuvre. Selon lui, considérer le raisonnement par analogie (Qiyas) comme une preuve supplémentaire reviendrait à admettre que le Coran ne parvient pas à fournir une guidance complète.18
Since the Ahkam of the Lawgiver are all-inclusive and provide complete guidance for all events, our only duty is to discover and implement them. In his view to consider Qiyas as an additional proof would be tantamount to an acknowledgement that the Quran fails to provide complete guidance.18
De plus, il soutient que le raisonnement par analogie (Qiyas) tire sa justification d'une cause juridique (Illah) qui est commune à la fois au cas original et au nouveau cas. La cause juridique (Illah) est soit indiquée dans le texte, auquel cas la règle est dérivée du texte lui-même et le raisonnement par analogie (Qiyas) est superflu ; ou alternativement, lorsque la cause juridique (Illah) n'est pas ainsi indiquée, il n'y a aucun moyen de la connaître avec certitude. Le raisonnement par analogie (Qiyas) repose donc sur la conjecture, laquelle ne doit pas être autorisée à constituer la base d'une décision juridique. Ceci, selon Ibn Hazm, a été mentionné dans le verset (Ayah) coranique : « La conjecture ne sert à rien contre la vérité » (TMQ An-Najm: 28).
Furthermore he argues that Qiyas derives its justification from an „Illah which is common to both the original and the new case. The „Illah is either indicated in the text, in which case the ruling is derived from the text itself and Qiyas is redundant; or alternatively, where the „Illah is not so indicated, there is no way of knowing it for certain. Qiyas therefore rests on conjecture, which must not be allowed to form the basis of a legal ruling. This according to Ibn Hazm, has been mentioned in the Qur‟anic Ayah: “Conjecture avails nothing against the truth” (TMQ An-Najm: 28)
L'identification de la cause juridique (Illah) dans le raisonnement par analogie (Qiyas) est un exercice de spéculation, alors que le Coran nous enjoint de :
Identifying the „Illah in Qiyas is an exercise in speculation, whereas the Quran enjoins us to:
« Ne poursuis pas ce dont tu n'as aucune connaissance. » (TMQ 17:36)
“Pursue not that of which you have no knowledge.” (TMQ 17:36)
Enfin, Ibn Hazm soutient que le raisonnement par analogie (Qiyas) est interdit dans le Coran.19 Ainsi le verset :
Lastly, Ibn Hazm holds that Qiyas is forbidden in the Quran.19 Thus the verse:
« Ô vous qui croyez ! Ne vous avancez pas devant Dieu et Son Messager ﷺ, et craignez Dieu. » (TMQ Hujurat: 1)
“O you believers! Do not press forward before God and His Messenger, and fear God.” (TMQ Hujarat: 1)
Selon son interprétation, cela signifie que les croyants doivent éviter de légiférer sur des questions sur lesquelles le Législateur a choisi de garder le silence. Le même point est transmis dans le hadith où le Prophète ﷺ a ordonné aux croyants ce qui suit :
According to his interpretation this means that the believers must avoid legislating on matters on which the Lawgiver has chosen to remain silent upon. The same point is conveyed in the Hadith where the Prophet (saw) ordered the believers as follows:
« Ne m'interrogez pas sur des choses que je n'ai pas abordées ; des nations avant vous ont été vouées à la destruction à cause de l'excès de questions et de contestations envers leurs Prophètes. Lorsque je vous ordonne de faire quelque chose, faites-le selon vos capacités, et évitez ce que je vous ai interdit. »20
“Ask me not about matters which I have not raised, nations before you were faced with destruction because of excessive questioning and disputation with their Prophets. When I command you to do something, do it to the extent that you can, and avoid what I have forbidden.”20
Ainsi, en ce qui concerne les questions sur lesquelles les textes de la Shari'ah sont silencieux, selon les Zahiris, il est incorrect pour un musulman de prendre l'initiative de rendre un statut légal (Hukm), car il lui est ordonné de ne pas le faire. Le raisonnement par analogie (Qiyas) viole donc, selon eux, les termes explicites du Coran et de la sunna.
Thus in regard to matters on which the Shari‟ah texts are silent, according to the Zahiri‟s it is incorrect for a Muslim to take the initiative in issuing a Hukm, for he is ordered not to do so. Qiyas therefore violates the express terms of the Quran and the Sunnah in their view.
Leurs arguments sont erronés pour les raisons suivantes :
Their arguments are flawed for the following reasons:
a) Les versets (Ayah) mentionnant que la religion (Deen) est complète et que le Coran contient une explication de toute chose signifient que les sources islamiques, à savoir le Coran et la sunna, ont la capacité de traiter tous les problèmes. La majorité des savants (Ulama) soutiennent que soit les règles sont venues directement à travers ces textes, soit par des indications sur lesquelles le raisonnement par analogie (Qiyas) ou l'effort d’interprétation (Ijtihad) est nécessaire. Pratiquer l'effort d’interprétation (Ijtihad) ou le raisonnement par analogie (Qiyas) n'invalide pas le sens de ces versets (Ayah) ; en fait, ils constituent la méthode révélée afin d'extraire les règles du Coran et de la sunna.
a) The Ayat that mention that the Deen is complete and that the Quran has an explanation of everything mean that the Islamic sources i.e. the Quran and the Sunnah have the capacity to deal with all issues. The majority of Ulema argue that either rules have come directly within these texts or through indications upon which Qiyas or Ijtihad is necessary. Making Ijtihad or Qiyas does not invalidate the meaning of these Ayat in fact they are the revealed method in order to extract the rulings from the Quran and Sunnah.
b) En se référant à certains des versets (Ayah) que les opposants au raisonnement par analogie (Qiyas) ont cités, notamment sur l'utilisation de preuves spéculatives en droit, les versets (Ayah) en question interdisent la spéculation (Zann) uniquement dans les questions de croyance (Aqeedah). Quant aux règles pratiques de la jurisprudence islamique (Fiqh), la plupart d'entre elles proviennent de textes dont le sens est spéculatif (Dhanni dalalah). Cela ne signifie pas nécessairement que l'action selon celles-ci doive être suspendue, ce qui reviendrait à dire qu'aucune divergence d'opinion ne serait autorisée en jurisprudence islamique (Fiqh), ce qui serait contraire aux preuves établies permettant la divergence d'opinion dans certains domaines.
b) With reference to some of the Ayat that the opponents of Qiyas have quoted, especially on the use of speculative evidence in law, the Ayat in question forbid speculation (Zann) in matters of belief (Aqeeda) only. As for the practical rules of Fiqh, most of them are from texts which are speculative in meaning (Dhanni dalalah). This does not necessarily mean that action upon them must be suspended, the conclusion of which would mean that there would be no difference of opinion allowed at all in Fiqh, which would be contrary to established evidences permitting difference of opinion in certain areas.
c) Les versets (Ayah) du Coran contenant une cause juridique (‘Illah), les preuves susmentionnées de la sunna et le consensus (Ijma’) des compagnons (Sahabah) ont établi le raisonnement par analogie (Qiyas) comme une source de la Charia.
c) The Ayat from the Quran that contain „Illah, the aforementioned evidences from the Sunnah and „Ijma of the Sahabah have established Qiyas as a source of Shari‟ah.
14 Mutahhari, Jurisprudence, p. 21
14 Mutahhari, Jurisprudence, p. 21
15 Asghari, raisonnement par analogie (Qiyas), pp.119,139
15 Asghari, Qiyas, pp.119,139
16 Sahih Muslim, I, 423, hadith n° 1599
16 Sahih Muslim, I, 423, Hadith no, 1599
17 Ibn Hazm, Ihkam, VIII, 102
17 Ibn Hazm, Ihkam, VIII, 102
18 Ibn Hazm, Ihkam, VIII, 18
18 Ibn Hazm, Ihkam, VIII, 18
19 Ibn Hazm, Ihkam, VIII, 9
19 Ibn Hazm, Ihkam, VIII, 9
20 Ibn Hazm, Ihkam, VIII, 15
20 Ibn Hazm, Ihkam, VIII, 15