0.1 La Palestine en tant qu'entité administrative officielle
0.1 Palestine As An Official Administrative Entity
Les Britanniques occupèrent Jérusalem en décembre 1917, et les historiens soutiennent souvent que la Palestine n'existait pas en tant qu'unité administrative officielle avant la création de la Palestine mandataire par les Britanniques en 1918. En réalité, comme nous le verrons plus loin, la Palestine existait en tant qu'unité administrative distincte et province formelle pendant plus d'un millénaire. Elle fut d'abord la province romaine conjointe de « Syria Palaestina » (135‒390 apr. J.-C.), puis, en tant que province distincte de la Syrie, sous la forme des trois provinces administratives de la Palestine byzantine : Palaestina Prima (Палестина Прима), ou Palaestina I, Palaestina Secunda (Палестина Секунда) et Palaestina Salutaris ou Palaestina Tertia (Палестина Терция). De plus, ces trois provinces furent effectivement gouvernées sur les plans politique, militaire et religieux depuis Palaestina Prima, comme une entité unique « trois en un », du IVe siècle jusqu'au début du VIIe siècle.
The British occupied Jerusalem in December 1917 and historians often argue that Palestine did not exist as an official administrative unit until the creation of Mandatory Palestine by the British in 1918. In fact, as we shall see below, Palestine existed as a distinct administrative unit and a formal province for over a millennium. This was first as the joint Roman province of ‘Syria Palaestina’ (135‒390 AD) and subsequently, as a province separate from Syria, in the form of the three administrative provinces of Byzantine Palestine: Palaestina Prima (Палестина Прима), or Palaestina I, Palaestina Secunda (Палестина Секунда) and Palaestina Salutaris or Palaestina Tertia (Палестина Терция). Moreover, these three provinces were effectively governed politically, militarily and religiously from Palaestina Prima as a ‘three-in-one’ polity from the 4th century until the early 7th century.
Une fois de plus, la Palestine a existé en tant qu'entité administrative distincte, sous la forme de la province administrative arabe musulmane de Jund Filastin. Cette province administrative de Jund Filastin (en arabe : جند فلسطين) a existé pendant près de quatre siècles et demi, depuis la conquête musulmane de la Palestine en 637‒638 jusqu'à l'invasion croisée latine de 1099 apr. J.-C.
And once again Palestine existed as a separate administrative entity in the form of the administrative Arab Muslim province of Jund Filastin. This administrative province of Jund Filastin (Arabic: جند فلسطين ) existed for nearly four and half centuries from the Muslim conquest of Palestine in 637‒638 until the Latin Crusader invasion of 1099 AD.
Distinction entre la Filastin, Al-Sham, Bilad Al-Sham et la Syrie actuelle : la Palestine en tant que province administrative musulmane, Al-Sham en tant que région géographique islamique
Distinction Between Filastin, Al-sham, Bilad Al-sham And Present-day Syria: Palestine As An Administrative Muslim Province, Al-sham As An Islamic Geographic Region
Pendant près d'un demi-millénaire, depuis les années 630 jusqu'à l'invasion croisée de la Palestine en 1099, et la création du premier royaume latin croisé de Jérusalem (1099‒1187), la province administrative arabo-islamique officielle de Jund Filastin existait au sein de la région géographique plus vaste d'al-Sham. Dans la géographie et la cartographie musulmanes, al-Sham (« le Nord ») désignait une région géographique (iqlim : al-Maqdisi 2002 : 135‒162), vaste territoire qui englobait les terres de l'actuelle Syrie, de la Palestine/Israël, du Liban, de la Jordanie et du sud de la Turquie. Pendant plusieurs siècles, al-Sham était constitué de plusieurs provinces administratives musulmanes, dont la Palestine faisait partie. En 1890, Guy Le Strange (1854‒1933), spécialiste de l'arabe et du persan à l'université de Cambridge, publia un ouvrage important intitulé : Palestine under the Moslems : A Description of Syria and the Holy Land from AD 650 to 1500, publié à Londres par le Comité du Palestine Exploration Fund. Traduisant abondamment les œuvres des géographes arabes médiévaux, Le Strange a rendu, de manière commode mais erronée, toutes les références géographiques arabes à « al-Sham » par « Syrie ». Par la suite, cette assimilation automatique de la région d'al-Sham à la Syrie moderne a été source de confusion supplémentaire, certains historiens du Moyen-Orient contemporain s'y étant laissé prendre, d'autant que la ville de Damas, capitale de la Syrie actuelle, était elle aussi appelée historiquement al-Sham. Cette ville historique d'al-Sham devint synonyme de la capitale de la province musulmane de Dimashq (Damas) au Moyen Âge.
For nearly half a millennium from the 630s until the Crusader invasion of Palestine in 1099, and the creation of the first Crusader Latin Kingdom of Jerusalem (1099‒1187), the official Arab Islamic administrative province of Jund Filastin existed within the wider geographic region of al-Sham. In Muslim geography and cartography, al-Sham (‘the North’) was a geographic region (iqlim: al-Maqdisi 2002: 135‒162) – a vast region which included the territories of present-day Syria, Palestine/Israel, Lebanon, Jordan and south Turkey. For several centuries, al-Sham consisted of several administrative Muslim provinces, Palestine included. In 1890 Guy Le Strange (1854‒1933), a scholar of Arabic and Persian at Cambridge University, published an important work entitled: Palestine under the Moslems: A Description of Syria and the Holy Land from AD 650 to 1500, published in London by the Committee of the Palestine Exploration Fund. Translating extensively from the works of the medieval Arab geographers, Le Strange conveniently and mistakenly rendered all geographic Arabic references to ‘al-Sham’ into ‘Syria’. Subsequently further confusion was added to this automatic conflation of the al-Sham region with modern Syria by some historians of the modern Middle East and by the fact that the city of Damascus, the capital of present-day Syria, was also historically called al-Sham. This historic city of al-Sham became synonymous with the capital city of the Muslim province of Dimashq (Damascus) in the Middle Ages.
« Être palestinien, devenir palestinien : repenser l'identité territoriale palestinienne, du régional au national »
Being Palestine, Becoming Palestine: Reimagining Palestinian Territorial Identity, From Regional To National
L'histoire de la Palestine, contrairement aux récits mythiques de l'Ancien Testament, possède plusieurs « commencements », et l'idée de Palestine s'est développée à partir de ces multiples commencements pour devenir un concept géopolitique et une entité territoriale distincte. Le concept de Palestine est souvent abordé de manière abstraite ou a-historique, plutôt que comme la représentation contextualisée d'une entité dont les frontières (physiques, administratives, territoriales et culturelles) ont évolué et changé au cours de trois millénaires.
The history of Palestine, unlike the myth-narratives of the Old Testament, has multiple ‘beginnings’ and the idea of Palestine has evolved over time from these multiple ‘beginnings’ into a geo-political concept and a distinct territorial polity. The concept of Palestine is often approached in an abstract or ahistorical way, rather than as a contextualised representation of an entity whose (physical, administrative, territorial and cultural) boundaries have evolved and changed across three millennia.
Cependant, il n'existe pas d'idées pures ni de concept idéal de la Palestine en soi ; les preuves empiriques et l'expérience humaine sont fondamentales à la formation des idées et du savoir sur la Palestine. Surtout, nous ne connaissons pas la Palestine seulement « du dehors », à travers les perceptions et les généralisations, mais aussi « du dedans », à travers des expériences vécues et des affections. Les savants grecs classiques, qui furent parmi les premiers à populariser le concept de Palestine, conçurent le temps de deux manières distinctes : le khronos, la manière dont les êtres humains mesurent le temps de façon quantitative et chronologique : jours, mois, années, siècles ; et le kairos, la manière dont les êtres humains vivent et se souviennent de moments ou d'événements particuliers depuis une perspective donnée et avec elle. Suivant cette distinction entre ces deux notions du temps, ce travail explore l'évolution multilinéaire de la conception de la Palestine et des expériences de la Palestine au fil du temps et à travers le temps. Tout en accordant la plus grande valeur au synchronique (contemporain)
But there are no pure ideas or an ideal concept of Palestine per se; empirical evidence and human experience are fundamental to the formation of ideas and knowledge about Palestine. Crucially, we do not know Palestine only ‘from without’ through perceptions and generalisations but also ‘from within’ through embodied experiences and affections. The classical Greek scholars – who were among the first to popularise the concept of Palestine – conceived of time in two distinct ways: khronos, the way human beings measure time quantitatively and chronologically: days, months, years, centuries; and kairos, the way human beings experience and remember particular moments or events from and with a particular perspective. Following this distinction between the two different notions of time, this work explores the multi-linear evolution of the conception of Palestine and the experiences of Palestine through time and across time. While putting the highest value on synchronic (contemporary)
D'Ahl Filastin à Sha'b Filastin : De la conscience collective autochtone à la conscience nationale moderne
From Ahl Filastin To Sha’b Filastin: From Indigenous To Modern National Collective Consciousness
En Palestine, la conscience collective autochtone et la terminologie arabe désignant « les gens de Palestine » (Ahl Filastin, Abnaa Filastin ou Abnaa al-Balad) ont longtemps précédé, mais aussi suivi, les termes nationalistes arabes modernes Sha'b Filastin (le « peuple de Palestine ») ou al-Sha'b al-Filastini (le « peuple palestinien »). Bien entendu, les connotations réelles des termes et les représentations des identités sociales et collectives ont évolué et changé au fil de l'histoire, et l'évolution de l'identité multiculturelle des gens de Palestine ne fait pas exception. La référence islamique au terme arabe sha'b, peuple ou nation, est consacrée dans le Coran, et ce terme y est décrit de manière positive et pluraliste : « Ô humanité ! Nous vous avons créés … et Nous avons fait de vous des nations [pl. shu'ub] et des tribus [qabaʼil], afin que vous vous connaissiez les uns les autres ».
In Palestine, the indigenous collective consciousness of, and Arabic terminology for, ‘the people of Palestine’ (Ahl Filastin, Abnaa Filastin or Abnaa al-Balad) long preceded, but also followed, the modern Arabic nationalist terms Sha’b Filastin (the ‘people of Palestine’) or al-Sha’b al-Filastini (the ‘Palestinian people’). Of course, the actual connotations of terms and representations of social and collective identities have evolved and changed historically and the evolution of the multicultural identity for the people of Palestine is no exception. The Islamic reference to the Arabic term sha’b, people or nation, is enshrined in the Quran and the term is described positively and pluralistically: ‘O mankind! We created you … and made you into nations [pl. shu‘ub] and tribes [qabail], that ye may know each other’.
Ainsi, le pluralisme social est devenu fondamental dans la manière dont les identités collectives ont été formulées tout au long de l'histoire islamique. Particulièrement pertinentes pour l'évolution du concept autochtone de Palestine sont les formes d'auto-représentation de la population de Palestine dans les écrits arabes palestiniens autochtones entre les XVe et XXe siècles. Ces représentations s'articulent comme suit : les termes arabes Ahl Filastin et Ard Filastin (« peuple de Palestine » et « terre de Palestine ») ont été employés à plusieurs reprises par des auteurs arabes palestiniens autochtones entre les Xe et XVIIIe siècles, bien avant l'émergence d'un mouvement national palestinien naissant à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le terme arabe Ahl Filastin a évolué en Abnaa Filastin et Abnaa al-Balad, respectivement les « fils et filles de Palestine » (autochtones) et les « fils et filles du pays » ; ces termes ont ensuite évolué en Sha'b Filastin, la nation ou le peuple de Palestine, au début du XXe siècle, puis en al-Sha'b al-Filastini et al-Kiyan al-Filastini, le peuple/la nation palestinienne et l'entité palestinienne, dans la seconde moitié du XXe siècle. Tous ces termes (Sha'b Filastin, al-Sha'b al-Filastini et al-Kiyan al-Filastini) renvoient à l'articulation et à la consolidation de l'identité collective de la nation palestinienne sous l'effet du nationalisme territorial palestinien moderne ; mais, lus de manière souple et non littérale, ces termes collectifs sont également profondément enracinés dans une conscience collective autochtone prémoderne centrée sur Ahl Filastin, Ard Filastin et Abnaa al-Balad.