8. La création d'un État palestinien au XVIIIe siècle
8. Palestinian Statehood In The 18th Century
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8. Palestinian Statehood In The 18th Century
Modernités précoces et souveraineté pratique en Palestine
Early Modernities And Practical Sovereignty In Palestine
L'analyse eurocentrée des États arabes n'a pas reconnu que la plupart des pays arabes et leurs frontières s'inscrivent étroitement dans de longs précédents historiques (antérieurs à la colonisation), y compris dans la manière de nommer les États. Dans le cas de la Palestine, comme dans celui de la plupart des autres entités politiques arabes, le nom de Filastin désignait traditionnellement, tout au long du Moyen Âge, à la fois une localisation géographique précise et l'identité de la population (majoritairement, mais non exclusivement, arabe et musulmane). En outre, l'histoire de la Palestine moderne est souvent étudiée à partir de perspectives européennes, ottomanes et sionistes-colonisatrices, et avec elles ; l'agentivité autonome et la voix de la Palestine et des Palestiniens eux-mêmes sont rarement reconnues. Dans cette optique impériale et coloniale, les historiens du Moyen-Orient moderne tendent également à se concentrer sur l'Empire ottoman et les « réformes ottomanes », ce qui s'inscrit aussi dans une longue tradition occidentale de préoccupation pour les chronologies impériales du Proche-Orient : assyrienne, perse, grecque, romaine, ottomane, britannique, etc. Pourtant, la dawlah al-qutriyyah, ou l'État-pays (le terme arabe qutr signifiant « pays »), en tant que parachronisme, sous la forme traditionnelle de sultanat, d'émirat, de royaume, de khanat, de cheikhat, de wilayat, de califat ou sous tout autre nom, fut l'une des formes d'organisation étatique les plus répandues dans l'histoire musulmane et dans les pays à majorité musulmane, une forme d'État qui jouissait souvent d'une souveraineté effective. Le califat de Cordoue (929 à 1031 apr. J.-C.), l'émirat de Grenade (1230‒1492), les khanats d'Asie centrale, le sultanat d'Oman (1741 à nos jours), les beys de Tunis (1705‒1957), l'émirat du Mont-Liban (1516‒1841), le premier État saoudien (l'émirat de Dir'iyah, 1744‒1818) et le wilayat de Muhammad ʿAli Pacha d'Égypte (1805‒1948) ne sont que quelques exemples de l'extrême diffusion de cette forme d'État tout au long de l'histoire musulmane. Certaines dawlah qutriyyah, comme le sultanat mamelouk d'Égypte (1250–1517), étaient bien plus puissantes que le califat musulman de Bagdad aux XIe–XIIIe siècles. Loin d'être une anomalie, la dawlah qutriyyah devint courante dans l'ensemble du monde arabe et islamique, surtout après le déclin du califat abbasside dans la seconde moitié du IXe siècle de notre ère, et nombre de ces États indépendants connurent une grande prospérité ainsi que des développements culturels spectaculaires.
The Eurocentric analysis of the Arab states has failed to recognise that most of the Arab countries and their borders are closely based on long (pre-colonial) historical precedents, including the naming of states. In the case of Palestine, as in the case of most other Arab political entities, traditionally and throughout the Middle Ages the name Filastin had indicated both an exact geographic location and the identity of the (predominantly, but not exclusively) Arab Muslim population. Moreover, the history of modern Palestine is often studied from and with European, Ottoman and Zionist-settler perspectives; the autonomous agency and voice of Palestine and the Palestinians themselves are seldom recognised. With this imperial and colonial mindset, historians of the modern Middle East also tend to focus on the Ottoman Empire and ‘Ottoman reforms’, which is also part of a long Western tradition of preoccupation with imperial chronologies of the Near East: Assyrian, Persian, Greek, Roman, Ottoman, British etc. Yet the dawlah al-qutriyyah, or the country/state – the Arabic term qutr being a ‘country’ – as a parachronism, and whether traditionally in the form of sultanate, emirate, kingdom, khanate, shaykhdom, wilayat, caliphate or any other name, was one of the most common forms of statehood throughout Muslim history and in Muslim-majority countries; a statehood which often enjoyed practical sovereignty. The Caliphate of Córdoba (929 to 1031 AD), the Emirate of Granada (1230‒1492), the Khanates of Central Asia, the Sultanate of Oman (1741 to the present), the Beys of Tunis (1705‒1957), the Emirate of Mount Lebanon (1516‒1841), the first Saudi state (the Emirate of Dir’iyah, 1744‒1818) and the Wilayat of Muhammad ‘Ali Pasha of Egypt (1805‒1948) are only a few examples of how incredibly widespread this form of statehood was throughout Muslim history. Some dual qutriyyah, such as the Mamluk Sultanate of Egypt (1250–1517), were far more powerful than the Muslim Caliphate of Baghdad during the 11th‒13th centuries. Far from being an aberration, the dawlah qutriyyah became common throughout the Arab and Islamic worlds, especially after the decline of the Abbasid Caliphate in the second half of the 9th century AD and many of these independent states enjoyed a great deal of prosperity and spectacular cultural developments.
Par exemple, l'émirat indépendant d'Alep, qui englobait la majeure partie du nord de la Syrie et certaines parties de l'ouest de la Jazîra, fut fondé en 944 par les princes hamdanides et devint le siège d'un émirat indépendant sous Sayf al-Dawlah. Il connut une période de grande prospérité et accueillit le plus grand poète arabe, al-Mutanabbî, ainsi que l'un des plus grands philosophes de l'islam, le polymathe al-Fârâbî, auteur de *Les Opinions des habitants de la cité vertueuse*, également connu sous le titre de *L'État parfait* (al-Fârâbî 1985).
For instance, the independent Emirate of Aleppo, which encompassed most of northern Syria and parts of western al-Jazirah, was founded in 944 by the Hamdanid princes and became the seat of an independent emirate under Sayf al-Dawlah. It enjoyed a period of great prosperity and became home to the greatest Arab poet, al-Mutanabi, and one of the greatest philosophers of Islam, the polymath al-Farabi, the author of The Opinions of the People of the Virtuous City, also known as The Perfect State (al-Farabi 1985).
Ce riche héritage historique de la dawlah qutriyyah, dont l'équivalent moderne est la dawlah wataniyyah ou État national, a été l'un des facteurs de l'émergence et de la construction d'un nationalisme à deux niveaux, watani‒qawmi, dans le monde arabe et dans la Palestine à majorité musulmane au début du XXe siècle.
This rich historical legacy of the dawlah qutriyyah, whose modern equivalent is the dawlah wataniyyah or national state, was a factor in the emergence and construction of a two-tier watani‒qawmi nationalism in the Arab world and in Muslim-majority Palestine in the early 20th century.
Aujourd'hui, le monde arabe compte vingt et un États, ou dawlah qutriyyah, sans compter la Palestine. Les idéologues nationalistes panarabes soutiennent souvent que l'échec des projets d'unité arabe et la prédominance et la pérennité de la dawlah qutriyyah dans le monde arabe sont principalement le produit de l'héritage colonial. Mais cet argument ne tient pas compte de l'héritage historique de l'État sous l'islam, de l'action autochtone des Arabes, des traditions locales et régionales distinctes, ainsi que des racines locales anciennes et de l'autonomie historique de nombreuses sociétés arabes. En effet, comme nous le verrons plus loin, le colonialisme européen a empêché la création d'une dawlah qutriyyah en Palestine.
Today the Arab world consists of twenty-one states, or dual qutriyyah, excluding Palestine. Pan-Arab nationalist ideologues often argue that the failure of Arab unity schemes and the predominance and durability of al-dawlah al-qutriyyah in the Arab world are primarily the product of the colonial legacy. But this argument is made in disregard of the historical legacy of statehood under Islam, Arab indigenous agency, the distinct local and regional traditions and the ancient local roots and historical autonomy of many Arab societies. In fact, as we shall see below, European colonialism prevented the creation of a dawlah qutriyyah in Palestine.
Par ailleurs, les toponymes arabes tels que Palestine/Filastin, Égypte, Syrie, Libye, Irak ou Yémen possèdent de profondes et anciennes racines historiques, ainsi qu'une légitimité autochtone d'auto-définition. En outre, l'initiative autochtone à l'origine de la création d'un État palestinien, l'Émirat de Dhaher al-ʿUmar, dans la Palestine du XVIIIe siècle, qui constituait une forme de dawlah qutriyyah, en est une illustration. La résurgence et la diffusion, à l'époque moderne, de toponymes anciens tels que Palestine/Filastin trouvent leur origine dans l'usage courant de ce nom au cours de l'histoire ancienne (à partir de l'âge du Bronze récent).
Moreover, Arabic toponyms such as Palestine/Filastin, Egypt, Syria, Libya, Iraq or the Yemen all have deep and ancient historical roots and indigenous legitimacy of self-definition. Furthermore, the indigenous agency behind the creation of Palestinian statehood, the Emirate of Dhaher al-ʿUmar, in 18th century Palestine, which was a form of dawlah qutriyyah, is a case in point. The revival and spread of ancient toponyms such as Palestine/Filastin in the modern era was derived from the common use of the name in ancient history (from the Late Bronze Age onwards)
et tout au long de l'Antiquité classique, du christianisme byzantin et de l'islam médiéval. Bien que l'héritage colonial et l'influence des idées européennes sur l'« État-nation » aient contribué à l'émergence, dans le monde arabe, d'une forme de nationalisme à deux niveaux (watani‒qawmi), les racines locales et les héritages historiques régionaux doivent faire partie de l'ensemble des facteurs ayant conduit à l'émergence et à la domination de la dawlah qutriyyah à travers tout le monde arabe.
and throughout Classical Antiquity, Byzantine Christianity and Medieval Islam. Although the colonial legacy and influence of European ideas about the ‘nation-state’ contributed to the rise of a two-tier (watani‒qawmi) form of nationalism in the Arab world, local roots and regional historical legacies must be part of the mix of factors for the emergence and domination of the dawlah qutriyyah throughout the Arab world.