4.4 Palestine latine
4.4 Latin Palestine
Les connaissances archéologiques actuelles sur la Palestine durant la période islamique montrent que, pendant plusieurs siècles, le pays a prospéré et s'est développé sous ses dirigeants musulmans. Cela ne devrait surprendre personne ; la situation semblable en Andalousie (l'Espagne musulmane) témoigne de la grande opulence et de l'innovation du régime musulman. En effet, lorsque les croisés européens (francs) envahirent la Palestine à majorité musulmane en 1099, ils y trouvèrent un niveau de développement culturel et technique inconnu dans l'Europe de l'époque.
The current archaeological knowledge about Palestine during the Islamic period shows that for several centuries the country prospered and grew under its Muslim rulers. This should surprise no one; the similar situation in the Andalus (Muslim Spain) is evidence for the great opulence and innovation of the Muslim regime. Indeed, when the European (Frankish) Crusaders invaded Muslim-majority Palestine in 1099, they found there a cultural and technical level of development unknown in contemporary Europe.
L'Église catholique, parvenue à l'apogée de son pouvoir politique au cours du haut Moyen Âge, appela des armées de toute l'Europe à une série de croisades contre l'islam. Les croisés latins occupèrent la Palestine en 1099 et fondèrent les États croisés du Levant. À la suite du grand schisme d'Orient et d'Occident de 1054 entre les Églises orthodoxe orientale et latine, et après l'arrivée des premiers croisés latins en Palestine, les croisés nommèrent un patriarche latin à Jérusalem. La structure organisationnelle internationale et hiérarchique de l'Église latine contrastait fortement avec l'organisation orientale, constituée d'un réseau d'Églises indépendantes. Les croisés rejetèrent également les principes d'autocéphalie et d'indépendance de l'Église orthodoxe de Palestine. En conséquence, le patriarche orthodoxe oriental choisit de s'installer à Constantinople, où il resta en exil jusqu'en 1187, et ne revint dans la ville qu'après sa libération par Salah al-Din. Par ailleurs, paradoxalement, dans le royaume croisé latin de Jérusalem, au début du XIIe siècle, le diocèse de « Césarée de Palestine » perdit son autonomie religieuse et culturelle et fut placé sous le contrôle direct du patriarcat latin de Jérusalem, lui-même supervisé par les dirigeants et colons européens du royaume latin de Jérusalem.
The Catholic Church, reaching the peak of its political power in the High Middle Ages, called armies from across Europe to a series of Crusades against Islam. The Latin Crusaders occupied Palestine in 1099 and founded the Crusader states in the Levant. Following the great East–West schism of 1054 between the Eastern Orthodox and Latin churches and after the arrival of the first Latin Crusaders in Palestine, the Crusaders appointed a Latin Patriarch in Jerusalem. The hierarchical international organisational structure of the Latin Church contrasted sharply with the organisation in the East of a network of independent churches. The Crusaders also dismissed the principles of autocephaly and the independence of the Palestine Orthodox Church. As a result, the Eastern Orthodox Patriarch chose to relocate to Constantinople, in exile until 1187, and returned to the city only after its liberation by Salah al-Din. Furthermore, paradoxically in the Latin Crusader Kingdom of Jerusalem, in the early 12th century the diocese of ‘Caesarea in Palaestina’ lost its religious and cultural autonomy and was subjected to the direct control of the Latin Patriarchate of Jerusalem which was overseen by the European rulers and settlers of the Latin Kingdom of Jerusalem.
Cependant, les rois latins de Jérusalem cherchèrent à raviver le souvenir de la Palestine byzantine, et le système réel des diocèses de l'Église de toute la Palestine fut rétabli dans la Palestine franque. Par exemple, l'« archevêque de Pétra, en Palestine » – qui, au VIe siècle, était la métropole de la province byzantine de Palestine Tertia (Salutaris) – fut établi à un moment donné durant l'ère des croisades et desservait le diocèse de Palestine III, la région de la Transjordanie, et comprenait traditionnellement le monastère Sainte-Catherine sur le mont Sinaï, bien que la protection militaire des croisés se soit rarement étendue jusqu'au cœur du Sinaï. Malgré le nombre décroissant de chrétiens dans la région de Pétra, la nomination d'archevêques de Pétra se poursuivit jusqu'au XXe siècle.
However, the Latin Kings of Jerusalem sought to revive memories of Byzantine Palaestina and the actual diocese system of the All Palaestina Church was revived in Frankish Palestine. For instance, the ‘Archbishop of Petra, in Palaestina’ – which in the 6th century was the metropolis of the Byzantine province of Palaestina Tertia (Salutaris) – was established at some stage during the Crusader era and served the diocese of Palaestrina III, the Transjordan area, and traditionally included St Catharine’s Monastery on Mount Sinai, although Crusader military protection rarely extended deep into Sinai. Despite the dwindling number of Christians in the Petra region, appointing Archbishops of Petra lingered into the 20th century.
La hiérarchie du Patriarcat latin de Jérusalem et l'élite franque aux idéaux élevés, les croisés qui cherchaient à créer en Terre sainte une colonie européenne de langue latine, ne purent empêcher la transformation, en une génération environ, de la mentalité de nombreux colons latins ordinaires de Palestine. Certains croisés latins d'esprit ecclésiastique s'inquiétaient vivement de ce que beaucoup de colons européens ordinaires finissaient, en pratique, par se fondre dans le milieu local en Palestine, en adoptant des modes de vie « orientaux » et des coutumes locales. Foulque de Chartres, prêtre qui avait participé à la Première Croisade (dont il rédigea plus tard une chronique), puis servit le Patriarcat latin de Jérusalem et fut l'aumônier de Baudouin, roi latin de Jérusalem, jusqu'en 1118, écrivit en juillet 1124 :
The hierarchy of the Latin Patriarchate of Jerusalem and high-minded elite Frankish crusaders in Palestine, who sought to create a European Latin-speaking colony in the Holy Land, could not prevent the transformation, within a generation or so, of the outlook of many ordinary Latin settlers in Palestine. Some churchy Latin crusaders were deeply concerned that many ordinary European colonists practically went native in Palestine, adopting ‘Oriental’ styles and local customs. Fulcher of Chartres, a priest who participated in the First Crusade (of which he later wrote a chronicle), then served the Latin Patriarchate of Jerusalem and acted as chaplain to Baldwin, the Latin King of Jerusalem, until 1118, wrote in July 1124:
Car nous qui étions Occidentaux, nous sommes désormais devenus Orientaux. Celui qui était Romain ou Franc est maintenant Galiléen, ou habitant de la Palestine. Celui qui était citoyen de Reims ou de Chartres a désormais été fait citoyen de Tyr ou d'Antioche. Nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance ; déjà ils sont devenus inconnus à beaucoup d'entre nous, ou du moins ne sont plus mentionnés. Certains possèdent déjà ici des maisons et des serviteurs qu'ils ont reçus par héritage. Certains ont pris pour épouses non seulement des femmes de leur propre peuple, mais des Syriennes, des Arméniennes, ou même des Sarrasins [Arabes musulmans] qui ont reçu la grâce du baptême ... L'un cultive la vigne, l'autre les champs. … Des langues différentes, désormais communes, deviennent connues des deux peuples. (Cité dans Heng 2015 : 359 ; voir aussi Folda 2001)
For we who were Occidentals now have been made Orientals. He who was a Roman or a Frank is now a Galilean, or an inhabitant of Palestine. One who was a citizen of Rheims or of Chartres now has been made a citizen of Tyre or of Antioch. We have already forgotten the places of our birth; already they have become unknown to many of us, or, at least, are unmentioned. Some already possess here homes and servants which they have received through inheritance. Some have taken wives not merely of their own people, but Syrians, or Armenians, or even Saracens [Muslim Arabs] who have received the grace of baptism ... One cultivates vines, the other the fields. … Different languages, now made common, become known to both races. (Cited in Heng 2015: 359; also Folda 2001)
Cette « orientalisation » et cette « indigénisation » rapides de nombreux croisés européens ordinaires ne devraient surprendre personne ; après tout, le niveau de développement social, culturel et technique de la Palestine et du Proche-Orient sous domination islamique était à l'époque supérieur à celui de l'Europe. Toutefois, dans les années 1120, Nazareth, en Galilée, sous l'influence de colons francs instruits, était devenue un centre savant d'une certaine importance, et un document papal de 1145 la désignait comme une « célèbre communauté religieuse » (Riley-Smith 2005 : 75) : la ville assurait leur subsistance à quelques figures littéraires, dont Rorgo Fretellus de Nazareth et Gérard de Nazareth ; sa bibliothèque, dont le catalogue a survécu, présentait des similitudes avec les écoles européennes. Bien que les colons latins de Palestine et du Levant continuassent à se tourner vers l'Europe pour le savoir et la culture, on considère aujourd'hui que la Palestine et le Levant ont servi de canal de transmission du savoir arabe vers l'Europe (Riley-Smith 2005 : 75). Dans les années 1130, un archidiacre franc, Rorgo Fretellus de Nazareth (Fetellus), qui s'était installé en Palestine, rédigea un guide destiné aux pèlerins et aux savants. Dans ses descriptions de la Palestine latine, il évoque la Provincia Palaestina : « La ville de Jérusalem est située dans les hautes terres de Judée, dans la province de Palestine » (Fetellus 1892). Jonathan Riley-Smith a relevé la « survivance, dans la Palestine latine, de l'administration musulmane » (1977), et il est fort probable que Fretellus de Nazareth confondait la géographie scripturaire avec la province arabo-islamique réelle de Filastin, qui existait avant les croisades latines.
This rapid ‘Orientalisation’ and ‘indigenisation’ of many ordinary European Crusaders should surprise no one; after all, the levels of social, cultural and technical development in Palestine and the Near East at the time under Islam were superior to those in Europe. However, by the 1120s, Nazareth in Galilee, under the impact of educated Frankish settlers, had become a scholarly centre of some importance and was referred to as a ‘famous religious community’ in a papal document of 1145 (Riley-Smith 2005: 75): The city provided a living to some literary figures including Rorgo Fretellus of Nazareth and Gerard of Nazareth; its library, the catalogue of which survives, had similarities with European schools. Although Latin settlers in Palestine and the Levant still looked towards Europe for learning and culture, today Palestine and the Levant are considered to have been a channel for the transmission of Arabic learning to Europe (Riley- Smith 2005: 75). In the 1130s, a Frankish archdeacon, Rorgo Fretellus of Nazareth (Fetellus), who had moved to Palestine, wrote a guidebook that was used by pilgrims and scholars. He spoke of Provincia Palaestina in his descriptions of Latin Palestine: ‘The city of Jerusalem is situated in the hillcountry of Judea, in the province of Palestine’ (Fetellus 1892). Jonathan Riley-Smit has pointed to the ‘survival in Latin Palestine of the Muslim administration’ (1977), and in all probability Fretellus of Nazareth was conflating scriptural geography with the actual Arab Islamic province of Filastin prior to the Latin Crusades.
Dans l'ensemble, après l'établissement du royaume latin de Jérusalem, le pouvoir et l'indépendance religieuse de l'Église orthodoxe locale de Palestine furent fortement réduits, et les deux sièges de Césarée Maritime et de Jérusalem furent transformés en un archevêché franc, subordonné au patriarche latin de Jérusalem. Les croisés confisquèrent également des biens et s'emparèrent de postes ecclésiastiques clés traditionnellement détenus par le clergé grec orthodoxe en Palestine (Ellenblum 2003 : 505). Cette politique affaiblit davantage la position du clergé grec orthodoxe aux yeux des chrétiens arabes de Palestine, pour la plupart orthodoxes. Au début du XIIIe siècle, après la défaite des croisés latins face aux Ayyoubides, la ville arabe palestinienne de Qaysariah (Césarée-de-Palestine)
Overall, following the establishment of the Latin Kingdom of Jerusalem the power and religious independence of the local Palestine Orthodox church were reduced sharply and the two Sees of Caesarea Maritima and Jerusalem were transformed into a Frankish archdiocese, subordinate to the Latin Patriarch of Jerusalem. The Crusaders also confiscated properties and seized key ecclesiastical positions traditionally held by the Greek Orthodox clergy in Palestine (Ellenblum 2003: 505). This policy undermined further the position of the Greek Orthodox clergy in the eyes of the predominantly Orthodox Arab Christians of Palestine. In the early 13th century, following the defeat of the Latin Crusaders by the Ayyubids, the Palestinian Arab town of Qaysariah (Caesarea-Palaestina)
était encore décrite par les géographes arabes comme une ville clé de la Filastin (Le Strange 2014 : 29). À l'époque post-croisée, cependant, Qaysariah et ses évêques métropolitains et savants, autrefois renommés et puissants, n'ont jamais retrouvé leur position d'influence après la destruction du premier royaume latin par Salah al-Din (Saladin) en 1187, puis l'élimination définitive de la domination franque de 200 ans en Palestine par les Mamelouks à la fin du XIIIe siècle. Bien qu'aujourd'hui l'ancien siège archiépiscopal puissant de Césarée-Palestine ait une portée largement symbolique, la mémoire sociale et l'histoire remarquable de Césarée-Palestine sont toujours présentes chez les chrétiens palestiniens, et le métropolite orthodoxe oriental de Césarée est représenté par un exarque de Palaestina Prima, placé sous la juridiction du patriarcat orthodoxe oriental de Jérusalem.
was still being described by Arab geographers as a key town in Filastin (Le Strange 2014: 29). In the post-Crusader period, however, Qaysariah and its formerly renowned and powerful metropolitan bishops and scholars never recovered their influential position after the destruction of the first Latin Kingdom by Salah al-Din (Saladin) in 1187 and the eventual elimination of the 200-year Frankish rule from Palestine by the Mamluks in the late 13th century, Although today the formerly powerful Archiepiscopal See of Caesarea-Palaestina is largely symbolic, the social memory and spectacular history of Caesarea-Palaestina are remembered by the Palestinian Christians, and the Eastern Orthodox Metropolitan of Caesarea is represented by an Exarch of Palaestina Prima, under the jurisdiction of the Eastern Orthodox Patriarchate of Jerusalem.
Les liens islamo-chrétiens arabes locaux à Jérusalem remontent aux débuts de l'islam. Après l'élimination des croisés latins européens de la ville, les traditions partagées de convivencia arabo-musulmanes et chrétiennes autochtones à Jérusalem furent ravivées ; symboliquement, les clés de l'église du Saint-Sépulcre furent confiées à deux familles palestiniennes musulmanes aristocratiques de la ville, les Nuseibeh et les Judeh al-Ghoudia. Instituée par Salah al-Din peu avant sa mort en 1193, cette tradition cérémonielle post-croisade ajouta une nouvelle couche largement respectée aux rituels quotidiens, venant s'ajouter à la sacralité ancienne et multiple du lieu. Aujourd'hui, les ruines de sites construits par les croisés (églises, hospices et châteaux) sont visibles dans toute la Palestine historique, et les graffitis laissés par les croisés se voient encore dans l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem.
The local Arab Muslim‒Christian bonds in Jerusalem can be traced to early Islam. Following the elimination of the European Latin Crusaders from the city, indigenous Arab Muslim‒Christian shared traditions of convivencia in Jerusalem were re-cultivated; symbolically, the keys to the Church of the Holy Sepulchre were entrusted to two aristocratic Palestinian Muslim families in the city, the Nuseibeh and Judeh al-Ghoudia. Created by Salah al-Din shortly before his death in 1193, this post-Crusader ceremonial tradition added another widely respected layer of daily rituals to the multi-layered ancient sacredness of the site. Today the ruins of Crusader sites (churches, hostels and castles) are visible throughout historic Palestine and graffiti left by Crusaders can still be seen in the Church of the Holy Sepulchre in Jerusalem.